The OA ou le plaisir retrouvé de se faire raconter une histoire

Pour commencer l’année, je partage mes réflexions sur ma pratique de visionnement en rafale et en ligne deThe OA, l’une des  séries à succès de la fin 2016 sur Netflix.

Difficile à définir, The OA mélange les genres (science-fiction, surnaturel, thriller psychologique, chronique sociale), comme nombre des fictions sérielles à succès depuis une quinzaine d’années. Lancée sur Netflix le 16 décembre 2016, cette série de 8 épisodes écrite par Brit Marling (également l’interprète principale) et Zal Batmanglij, présente l’histoire d’une jeune femme, Prairie, qui resurgit après avoir été enlevée puis séquestrée pendant 7 ans. Aveugle au moment de sa disparition, celle-ci a recouvert la vue à la grande surprise de ses parents adoptifs mais refuse de raconter ce qui lui est arrivé. De retour dans la petite ville du Midwest de son enfance, elle entreprend de livrer son récit à 4 jeunes un peu marginaux et une enseignante désabusée, qu’elle réunit dans une maison neuve mais encore en chantier. Cinq personnes que la jeune femme qui se fait appeler OA, sollicite pour l’aider à retrouver ses compagnons de captivité.

Toute la série constitue une ode à la force du récit qui, au travers des questions qu’il soulève, des émotions qu’il fait vivre, amène cinq individus un peu perdus à se rapprocher et à donner sens à leur vie. Chaque soir, comme spectateur, c’est dans ce cercle de presque inconnus qui apprennent à se découvrir, que vous prenez place pour vous laisser aller au plaisir de vous faire raconter une histoire.

Le récit livré laisse toutefois beaucoup de points d’ombre, invitant le spectateur à s’impliquer dans la construction de l’histoire, ce qui ne fait pas l’unanimité.  Une rapide recherche met en évidence des avis assez polarisés dans les médias comme dans les commentaires des abonnés Netflix, certains se déclarant envoutés, d’autres déplorant le mélange des genres, des codes et surtout les efforts des scénaristes pour semer des énigmes et embrouiller le spectateur.

Il est vrai que The OA surprend un peu par la liberté prise à l’égard de plusieurs des conventions de la fiction. Le premier épisode débute  sans générique (il n’apparaît qu’au 2ème épisode), montrant une vidéo filmée par un jeune garçon à l’aide d’un téléphone portable (image verticale). En voiture avec sa mère, celui dont on entendra seulement la voix, filme la route qui défile, puis la traversée d’un pont. C’est alors que Prairie surgit dans le champ de la caméra, courant au travers les voitures en marche pour finalement enjamber la rambarde et sauter dans le vide.  La scène va très vite, on ne comprend pas très bien ce qui se passe mais l’effet produit est d’inscrire dès le départ, l’action dans le registre du réel.

Autre code à l’égard duquel la série prend des libertés :  le format des épisodes dont la durée varie entre 31 et 71 minutes. J’ai d’ailleurs repassé deux fois la fin du 6ème épisode, beaucoup plus court, pour vérifier que je n’avais rien manqué. Mais non, tout était là. En libérant des contraintes fixées par la grille horaire télévisuelle, la diffusion sur Internet offre la possibilité d’ajuster la durée des épisodes en fonction du propos.

L’ancrage dans le registre du réel est aussi, explique Hervé Glevarec  (2010), le résultat de points de contacts répétés entre la fiction et le contexte socio-historique du spectateur. Ceux-ci ne manquent pas dans The OA qui aborde plusieurs problématiques marquant la société américaine actuelle et plus largement occidentale. Les personnages, et notamment l’héroïne, complexes et pleins de contradictions, sont ainsi tous aux prises avec des questionnements identitaires reliés entre autres, à la définition et l’expression de la masculinité (voir sur ce sujet la thèse de S.Boisvert, bientôt disponible), à la construction identitaire transgenre, au statut d’immigrant de 2ème génération, à la frontière floue entre folie et santé mentale ou encore, à la reconstruction identitaire des survivants d’un traumatisme).

Autre élément de contexte, l’action prend place dans une banlieue américaine assez typique, marquée par la crise économique. Adoptant principalement la perspective des adolescents, la série témoigne de l’immense écart entre les générations, avec d’un côté des parents qui semblent submergés par leur rôle de pourvoyeurs et ont pour certains totalement démissionné de leur rôle d’éducateurs, et de l’autre, des jeunes un peu désenchantés, en quête de sens, qui ne semblent pas très emballés par le rêve américain et la perspective de pouvoir s’inscrire dans une réussite sociale centrée sur l’enrichissement personnel.

Dans une entrevue au journal Variety, les réalisateurs et scénaristes de The OA, déclaraient qu’au cours de leur travail d’écriture, ils avaient rencontré des jeunes, des parents et des professeurs dans des écoles du Midwest, pour étoffer leur compréhension de ce que vivent aujourd’hui les adolescents américains. Cette démarche qui se rapproche de l’enquête sociologique et qui constitue ici une des stratégie de promotion de la fiction est intéressante et contribue à accentuer cet «effet de réel».

Série de science-fiction, The OA s’intéresse aussi aux expériences de mort imminente et offre une réflexion sur la place de la science qui prend l’humain comme rat de laboratoire et tente de se substituer à la religion en proposant une explication, voire même un projet, pour la vie après la mort. Bien que jouant un rôle important dans trame narrative, c’est la réflexion qui est la moins bien développée. Mais ce n’est pas très grave, car la plus grande force de la série est de rappeler le rôle que joue le récit au cœur de nos vies, en ce sens qu’il nous permet de penser l’expérience vécue, de la vivre, de la communiquer et ainsi d’agir sur le monde.

Ici l’écoute en rafale  optimise vraiment l’expérience de visionnement, permettant une plus grande immersion dans le récit. En enchainant les épisodes, on se place d’ailleurs dans une temporalité proche de celle des 5 individus qui se réunissent chaque soir pour écouter la jeune femme. Difficile de dire comment les producteurs intègrent l’anticipation d’un visionnement en rafale dans la construction de la trame narrative, mais la question doit se poser car ce mode de visionnement dont Netflix a fait sa marque distinctive a gagné en popularité et en légitimité, au point d’être parfois recommandé par les critiques.